œuvre Phare
La Nuit (1902-1909) est une des premières sculptures d’envergure d’Aristide Maillol (1861-1944) conçue dès 1902 : elle se situe dans la série des femmes assises débutée avec Méditerranée (1905). La Nuit relève du changement de vision de Maillol dans l’art de la sculpture. Elle constitue les prémices de son esthétique fondée sur l’épure de la forme.
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La Nuit (1902-1909) est une des premières sculptures d’envergure d’Aristide Maillol (1861-1944) conçue dès 1902 : elle se situe dans la série des femmes assises débutée avec Méditerranée (1905). La Nuit relève du changement de vision de Maillol dans l’art de la sculpture. Elle constitue les prémices de son esthétique fondée sur l’épure de la forme.
Depuis les années 1900, Maillol se consacre pleinement à la sculpture. Il délaisse la peinture et l’art de la tapisserie et réalise plusieurs statuettes variant la pose assise.
La grande prépondérance de nus féminins s’explique par son mariage avec Clotilde Narcis en 1896, qui lui offre un modèle quotidien qu’il ne pouvait jusque-là pas se payer [Ill. 1]. C’est donc dans ces mêmes années que le sculpteur conçoit Méditerranée (1905) dont La Nuit peut être considérée comme une variante.
Si le thème du regard dérobé, sujet symboliste, est présent dès 1900 dans l’œuvre de Maillol [Ill. 2], La Nuit est encore plus repliée sur elle-même. La tête est cachée au creux de ses bras croisés, coudes posés sur les genoux et les jambes repliées. Par son attitude parfaitement stable et immobile, cette figure devient une sorte de symbole du silence et du sommeil. Maillol ne propose pas une allégorie de « la Nuit » , car il ne respecte nullement les conventions iconographiques du XIXe siècle, mais il en présente une métaphore par la forme. Il fonde ainsi sa sculpture sur un principe cubique, agencé de lignes triangulaires [Ill. 3]. Cette réalisation carrée et synthétique, libérée du sujet narratif et concentrée sur l’autonomie de sa propre forme, semble ainsi porter en elle les prémices d’une sculpture moderne qui ira jusqu’aux limites de l’art minimal.

[ill. 2] Se voilant les yeux, c. 1900, 20,6 x 17 x 6,5 cm, terre cuite, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol

[ill. 1] La Pensée, dit aussi, Madame Maillol, c. 1902-1905, terre cuite, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol

[ill. 3] Dessin structurel de la Méditerranée, Rolf Linnenkamp, 1960
Depuis les années 1900, Maillol se consacre pleinement à la sculpture. Il délaisse la peinture et l’art de la tapisserie et réalise plusieurs statuettes variant la pose assise.
La grande prépondérance de nus féminins s’explique par son mariage avec Clotilde Narcis en 1896, qui lui offre un modèle quotidien qu’il ne pouvait jusque-là pas se payer [Ill. 1]. C’est donc dans ces mêmes années que le sculpteur conçoit Méditerranée (1905) dont La Nuit peut être considérée comme une variante.
Si le thème du regard dérobé, sujet symboliste, est présent dès 1900 dans l’œuvre de Maillol [Ill. 2], La Nuit est encore plus repliée sur elle-même. La tête est cachée au creux de ses bras croisés, coudes posés sur les genoux et les jambes repliées. Par son attitude parfaitement stable et immobile, cette figure devient une sorte de symbole du silence et du sommeil. Maillol ne propose pas une allégorie de « la Nuit », car il ne respecte nullement les conventions iconographiques du XIXe siècle, mais il en présente une métaphore par la forme. Il fonde ainsi sa sculpture sur un principe cubique, agencé de lignes triangulaires [Ill. 3]. Cette réalisation carrée et synthétique, libérée du sujet narratif et concentrée sur l’autonomie de sa propre forme, semble ainsi porter en elle les prémices d’une sculpture moderne qui ira jusqu’aux limites de l’art minimal.

[ill. 1] La Pensée, dit aussi, Madame Maillol, vers 1902-1905, Terre cuite, H. 18 cm ; L. 12 cm ; P. 12,5 cm, Collection particulière. © J.-A. Brunelle

[ill. 2] Aristide Maillol, Se voilant les yeux, vers 1900, H. 20,6 cm ; L. 17 cm ; P. 6,5 cm, Terre cuite, Paris, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol. © J.-L. Losi

[ill. 3] Rolf Linnenkamp, “Dessin structurel de la Nuit”, extrait de Aristide Maillol : Die grossen Plastiken, 1960, Ed : München Bruckmann, p. 94.
La genèse de l’œuvre est connue par plusieurs dessins préparatoires où il étudie la position des membres. Curieusement, les premiers essais présentent la figure vêtue [Ill. 4 et 5], et Maillol commente ainsi qu’elle « avait encore plus de majesté. Ça ressemblait à une chose de Phidias ». La nudité s’impose très vite dans la conception du motif, et l’on voit entre les différentes études le travail de dépersonnalisation et d’abstraction de la figure [Ill. 6 , 7 et 8 ].

[ill. 5] Etude de drapé pour la Nuit, c.1905-1908, graphite sur papier, 23×18,5 cm, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol
“La nudité s’impose très vite dans la conception du motif, et l’on voit entre les différentes études le travail de dépersonnalisation et d’abstraction de la figure.”

[ill. 7] Deux Figure féminines assises, études pour la Nuit, c. 1906-1909 crayon sur papier, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol

[ill. 9] Extrait d’une lettre d’Aristide Maillol à Maurice Denis, 1909, Musée départemental Maurice Denis – Ms. 11849 (disponible en ligne sur archives.yvelines.fr) : « Ici le travail va lentement je manque de modèles la pose étant très difficile à ennoblir le modèle ne donne pas ce que je voudrais il faut inventer. »

[ill. 4] Anonyme, Femme penchée d’Aristide Maillol en plâtre, vers 1910, publié par Judith Cladel dans la revue « Volne Smery » n°10-11, 1910, p.319. – œuvre non localisée © J.-L. Losi.

[ill. 6] Femme nue, dit aussi, Madame Maillol posant La Nuit, c. 1905-1909, aquarelle et graphite sur papier, 30,8×23,5 cm, Paris, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol

[ill. 8] Page d’un carnet de croquis : Femme accroupie repliée sur elle-même, c. 1906-1907, graphite sur papier, 14,3 x 9,2 cm, Paris, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol
La genèse de l’œuvre est connue par plusieurs dessins préparatoires où il étudie la position des membres. Curieusement, les premiers essais présentent la figure vêtue [Ill. 4 et 5], et Maillol commente ainsi qu’elle « avait encore plus de majesté. Ça ressemblait à une chose de Phidias ». La nudité s’impose très vite dans la conception du motif, et l’on voit entre les différentes études le travail de dépersonnalisation et d’abstraction de la figure [Ill. 6 et 7].
[ill. 4] Anonyme, Femme penchée d’Aristide Maillol en plâtre, vers 1910, publié par Judith Cladel dans la revue « Volne Smery » n°10-11, 1910, p.319. – œuvre non localisée © J.-L. Losi.
[ill. 5] Etude de drapé pour la Nuit, c.1905-1908, graphite sur papier, 23x18,5 cm, Fondation Dina Vierny - Musée Maillol
“La nudité s’impose très vite dans la conception du motif, et l’on voit entre les différentes études le travail de dépersonnalisation et d’abstraction de la figure.”
[ill. 6] Femme nue, dit aussi, Madame Maillol posant La Nuit, c. 1905-1909, aquarelle et graphite sur papier, 30,8x23,5 cm, Paris, Fondation Dina Vierny - Musée Maillol
[ill. 7] Page d’un carnet de croquis : Femme accroupie repliée sur elle-même, c. 1906-1907, graphite sur papier, 14,3 x 9,2 cm, Paris, Fondation Dina Vierny - Musée Maillol
Maillol s’interroge également sur la place et la pertinence de la base qui soutient la sculpture. Comme souvent, il réalise donc plusieurs états au cours de ses recherches, avec socle, sans socle ou avec socle mobile.
La conception du motif occupe constamment les pensées de Maillol tant et si bien qu’on retrouve même une petite étude dessinée dans une lettre dont le contenu n’a pas de rapport direct avec le travail de La Nuit. Dans ce courrier à son ami Maurice Denis (1870-1943), en une phrase, Maillol explique qu’il n’arrive pas à « anoblir » le modèle humain en raison de la difficulté de la pose. Si le drapé a pu être une solution pour élever sa sculpture, dans le petit dessin qui accompagne la lettre, la figure est nue et sa posture générale est trouvée [Ill. 8].
Maillol s’interroge également sur la place et la pertinence de la base qui soutient la sculpture. Comme souvent, il réalise donc plusieurs états au cours de ses recherches, avec socle, sans socle ou avec socle mobile.
La conception du motif occupe constamment les pensées de Maillol tant et si bien qu’on retrouve même une petite étude dessinée dans une lettre dont le contenu n’a pas de rapport direct avec le travail de La Nuit. Dans ce courrier à son ami Maurice Denis (1870-1943), en une phrase, Maillol explique qu’il n’arrive pas à « anoblir » le modèle humain en raison de la difficulté de la pose. Si le drapé a pu être une solution pour élever sa sculpture, dans le petit dessin qui accompagne la lettre, la figure est nue et sa posture générale est trouvée [Ill. 9].
Maillol clarifie et harmonise l’articulation des plans selon un principe architectural. Il résume ainsi : « Je cherche à ramasser les membres car on entre dans une sculpture comme dans une maison ». La compacité des volumes de la sculpture n’est pas sans rappeler les statues-cubes égyptiennes. Maillol dit lui-même à Judith Cladel qu’il a un « faible pour la sculpture égyptienne » et y voit des qualités pérennes qu’il tente de créer dans sa propre œuvre : « Les égyptiens ont recherché l’aspect géométrique en modifiant la figure humaine. »
A l’origine, le sculpteur présente un plâtre, matériau d’atelier, au Salon d’Automne. Il réalise ensuite une version en pierre de La Nuit entre 1910 et 1913, année où la sculpture fut acquise par la Galerie Druet [Ill. 10].

[ill. 10] Eugène Druet, La Nuit d’Aristide Maillol à la galerie Druet, entre fin 1913 et 1916, Photographie Charenton-le-Pont, médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine

[ill. 8] Extrait d’une lettre d’Aristide Maillol à Maurice Denis, 1909, Musée départemental Maurice Denis – Ms. 11849 (disponible en ligne sur archives.yvelines.fr) : « Ici le travail va lentement je manque de modèles la pose étant très difficile à ennoblir le modèle ne donne pas ce que je voudrais il faut inventer. »

[ill. 9] Eugène Druet, La Nuit d’Aristide Maillol à la galerie Druet, entre fin 1913 et 1916, Photographie Charenton-le-Pont, médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine
Le plâtre de l’œuvre est exposé au centre de la rotonde du Grand Palais lors du Salon d’Automne de 1909. Maillol ne savait alors pas que Rodin (1840-1917), président de la Section, souhaitait présenter un de ses grands bronzes à cet endroit. Ce dernier, découvrant par surprise l’œuvre de son cadet, déclara admirativement : « Laissez la figure de Maillol où elle est. […] On oublie trop que le corps est une architecture, mais vivante. » Rodin ainsi est sensible à la construction géométrique, par extension architecturale, qu’opère Maillol dans sa sculpture. Il constatera lui-même, à propos de La Nuit : « On dirait un petit temple. »
Dans une lettre datée du 4 août 1916, à l’occasion de l’acquisition de la pierre de la galerie Druet par le musée de Winterthur, Maillol parle du contexte de réalisation et donne quelques conseils d’exposition. « Il faudrait si possible que la lumière vienne du côté dos – de cette façon le dos sera lumineux et la face sera dans une pénombre favorable – car la lumière pénétrant par les deux trous que forment les bras autour de la tête donnera au torse un éclairage mystérieux. Cet éclairage était très bien obtenu dans mon jardin où j’avais mis la statue et où je l’ai exécuté le dos tourné au soleil couchant. […] Si la statue pouvait être placée en plein air elle gagnerait au centuple – Mais dans une salle bien éclairée et le dos tourné du côté du plus grand jour elle peut être d’un bon effet. » Maillol montre ainsi que son travail va au-delà de l’achèvement de la sculpture, et que c’est à l’air libre que la sculpture atteint son plus haut degré d’expressivité.
Il insiste : « Il faut que vue de dos le cou reste visible ». Avec ces témoignages, nous comprenons que le travail de la courbe du dos était l’élément primordial de l’artiste, où il avait le sentiment de faire quelque chose de nouveau en sculpture : « Cette forme-là est neuve, les Grecs n’ont jamais fait ça, cette forme toute ronde, qui se rapproche de l’art oriental ». Cet intérêt pour le cercle permet de voir dans La Nuit une filiation avec l’art d’Ingres [Ill. 11], où le travail de la ligne se transforme au profit d’une forme harmonieuse. [Ill. 12].

[ill. 11] Jean-Dominique Ingres, Baigneuse de Valpinçon, (détail), 1808, Huile sur toile, H. 146 cm ; L. 97,5 cm, Paris, Musée du Louvre. © 2015 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Philippe Fuzeau.
Le plâtre de l’œuvre est exposé au centre de la rotonde du Grand Palais lors du Salon d’Automne de 1909. Maillol ne savait alors pas que Rodin (1840-1917), président de la Section, souhaitait présenter un de ses grands bronzes à cet endroit. Ce dernier, découvrant par surprise l’œuvre de son cadet, déclara admirativement : « Laissez la figure de Maillol où elle est. […] On oublie trop que le corps est une architecture, mais vivante. » Rodin ainsi est sensible à la construction géométrique, par extension architecturale, qu’opère Maillol dans sa sculpture. Il constatera lui-même, à propos de La Nuit : « On dirait un petit temple. »
Dans une lettre datée du 4 août 1916, à l’occasion de l’acquisition de la pierre de la galerie Druet par le musée de Winterthur, Maillol parle du contexte de réalisation et donne quelques conseils d’exposition. « Il faudrait si possible que la lumière vienne du côté dos – de cette façon le dos sera lumineux et la face sera dans une pénombre favorable – car la lumière pénétrant par les deux trous que forment les bras autour de la tête donnera au torse un éclairage mystérieux. Cet éclairage était très bien obtenu dans mon jardin où j’avais mis la statue et où je l’ai exécuté le dos tourné au soleil couchant. […] Si la statue pouvait être placée en plein air elle gagnerait au centuple – Mais dans une salle bien éclairée et le dos tourné du côté du plus grand jour elle peut être d’un bon effet. » Maillol montre ainsi que son travail va au-delà de l’achèvement de la sculpture, et que c’est à l’air libre que la sculpture atteint son plus haut degré d’expressivité.
Il insiste : « Il faut que vue de dos le cou reste visible ». Avec ces témoignages, nous comprenons que le travail de la courbe du dos était l’élément primordial de l’artiste, où il avait le sentiment de faire quelque chose de nouveau en sculpture : « Cette forme-là est neuve, les Grecs n’ont jamais fait ça, cette forme toute ronde, qui se rapproche de l’art oriental ». Cet intérêt pour le cercle permet de voir dans La Nuit une filiation avec l’art d’Ingres [Ill. 10], où le travail de la ligne se transforme au profit d’une forme harmonieuse. [Ill. 11].

[ill. 10] Jean-Dominique Ingres, Baigneuse de Valpinçon, (détail), 1808, Huile sur toile, H. 146 cm ; L. 97,5 cm, Paris, Musée du Louvre. © 2015 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Philippe Fuzeau.
Il insiste : « Il faut que vue de dos le cou reste visible ». Avec ces témoignages, nous comprenons que le travail de la courbe du dos était l’élément primordial de l’artiste, où il avait le sentiment de faire quelque chose de nouveau en sculpture : « Cette forme-là est neuve, les Grecs n’ont jamais fait ça, cette forme toute ronde, qui se rapproche de l’art oriental ». Cet intérêt pour le cercle permet de voir dans La Nuit une filiation avec l’art d’Ingres [Ill. 10], où le travail de la ligne se transforme au profit d’une forme harmonieuse. [Ill. 11].


[ill. 11]
La Nuit, 1909, plâtre de fonderie, (vue de face et trois quart dos), 106x108x57 cm, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol


[ill. 12] La Nuit, 1909, plâtre de fonderie, (vue de face et trois quart dos), 106x108x57 cm, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol
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