
Maillol et la tapisserie
Dépasser la peinture par
la tapisserie : la formation de l’atelier de Banyuls-sur-Mer
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Dans les années 1890, durant sa formation à l’École des Beaux-Arts de Paris, Aristide Maillol fréquente le Musée du Louvre et le Musée Cluny. Le jeune artiste se destine alors à être peintre, mais il questionne peu à peu le but de la peinture. La contemplation du cycle de tentures de la Dame à la licorne est un véritable choc pour lui et le décide à se consacrer à la tapisserie, afin de donner un souffle nouveau à sa pratique. En effet, cette technique lui apparaît comme une solution à deux problèmes. D’une part, il peut travailler l’insertion de plusieurs figures dans l’espace en réalisant des compositions plus ambitieuses. D’autre part, la tapisserie permet à Maillol une mise à distance de la réalité, car il n’applique plus la couleur au pinceau et la fait ainsi apparaître lentement, point par point, et teinte par teinte.
Maillol commence sa production dans sa région natale, à Banyuls-sur-Mer, durant l’hiver 1893, où il ouvre un petit atelier avec deux ouvrières, deux sœurs, Angélique et Clotilde Narcis. [Ill. 1] Dès l’année suivante, il expose sa première tapisserie au Salon de la Libre Esthétique et Gauguin écrit, à propos de Jeunes filles dans un parc [ill. 2], « qu’on ne saurait trop [la] louer ». Cette œuvre est malheureusement quasi illisible aujourd’hui en raison de son degré d’usure, mais une photographie ancienne permet d’en apprécier ses qualités esthétiques. Maillol y montre six figures féminines intégrées dans un paysage richement orné – alors qu’il se limitait toujours à un ou deux personnages dans ses peintures. Un dessin préparatoire dans un carnet permet de comprendre que le travail rythmique de la ligne arabesque est fondamental pour Maillol [ill. 3]. Maillol ne rompt cependant pas avec la pratique picturale, puisqu’il travaille la composition à partir de croquis et de peintures. La comparaison de la tapisserie, Concert champêtre ou Concert de femmes [ill. 4] avec son carton [ill. 5] permet de voir que Maillol fait de la couleur la matière même de l’œuvre, posée avec onctuosité et une intensité chromatique qui s’atténue dans la version tapissée.





D’une part, il peut travailler l’insertion de plusieurs figures dans l’espace en réalisant des compositions plus ambitieuses. D’autre part, la tapisserie permet à Maillol une mise à distance de la réalité, car il n’applique plus la couleur au pinceau et la fait ainsi apparaître lentement, point par point, et teinte par teinte.
Aristide Maillol


“ Les débuts de Maillol sont ainsi étroitement liés au regard de Rodin sur son art ”



Maillol ambitionne de révolutionner l’art de la tapisserie dès les années 1890 : « J’ai eu l’idée de reconstituer la belle tapisserie ancienne parce que les Gobelins l’ont amenée au dernier degré de la bêtise ».
La tapisserie est en effet au cœur d’une « querelle » à la toute fin du XIXe siècle : les jeunes artistes modernes reprochent à la Manufacture nationale des Gobelins l’artificialité de leurs productions, se contentant de copier des peintures d’histoires. Cela n’est pas suffisant pour Maillol, sensible aux spécificités plastiques de la tapisserie, obéissant à des critères esthétiques différents de ceux de la peinture de chevalet. La tapisserie ne peut se penser selon le principe du mimétisme et du trompe-l’œil, car elle ne doit pas contredire le cadre architectural dans lequel elle s’insère. Aussi, l’art de la tapisserie doit réduire sa palette à quelques tons, supprimer la perspective, présenter les figures en aplats sans effet de volumes et délimiter l’image par une bordure. De même, Maillol est également sensible à l’aspect artisanal de la tapisserie et ne désire plus utiliser de teintures chimiques. Les couleurs chatoyantes dans Le Jardin enchanté [ill.11] sont réalisées avec des pigments naturels, issus de plantes que l’artiste cueille lui-même en parcourant la montagne aux alentours de son atelier. La végétation luxuriante de cette œuvre où se niche un oiseau – rareté dans l’œuvre de Maillol – témoigne d’une inspiration directe de la tapisserie médiévale dite « millefleurs ». La tapisserie l’intéresse tellement qu’il note ses idées et ses intentions sur la tapisserie dans un carnet [ill. 12 et ill. 13] sans doute en vue d’écrire un ouvrage.
Par le souci d’abolir la hiérarchie entre la peinture et les autres arts et le désir de renouveler le langage artistique à travers une esthétique nouvelle, Maillol possède les mêmes aspirations que le groupe des Nabis. C’est même lui qui suscite l’intérêt de ces artistes pour l’art de la tapisserie. Toutefois, il reconnaît volontiers qu’il doit beaucoup à Edouard Vuillard, « le nabi zouave », avec qui il s’est promené au musée de Cluny et qui l’a introduit à ses premiers commanditaires permettant à son activité de tapissier d’être presque viable.


Maillol possède les mêmes aspirations que le groupe des Nabis. C’est même lui qui suscite l’intérêt de ces artistes pour l’art de la tapisserie.
Aristide Maillol





“ Les débuts de Maillol sont ainsi étroitement liés au regard de Rodin sur son art ”

Dans ce qui est sans doute sa dernière grande tapisserie, Maillol renouvelle sa conception de la figure dans l’espace. Musique pour une princesse qui s’ennuie [ill. 16] est une autre commande de la princesse Hélène Bibesco. Si le sujet est similaire à celui de Concert champêtre ou Concert de Femme [ill. 4], Maillol confère aux figures un fort sens du volume. Les musiciennes et la princesse présentent une silhouette massive et s’insèrent dans un paysage où le chemin crée un sens de la profondeur. De même, il travaille la pose des tons en contraste afin de donner des impressions d’ombres, ce qui rend l’effet de trois dimensions des corps et objets dans la tapisserie. Dans cette optique, La Vague [ill. 17] présente des connivences avec la production sculptée de Maillol. La solide silhouette de la baigneuse, insérée dans un espace resserré carré, est très proche de sculptures contemporaines [ill. 18]. Les formes pleines de la figure féminine annoncent le canon qui triomphera par la suite dans sa sculpture Méditerranée au Salon d’Automne de 1905.
Au moment où son activité lui permettait quelques bénéfices, et notamment l’achat d’un métier de haute lisse, sur lequel Maillol travaillait avec plaisir [ill. 19], il perdit temporairement la vue de l’œil droit, avec le risque de devenir aveugle. Le médecin lui conseilla d’interrompre le travail pour deux mois, mais Maillol décida d’arrêter définitivement cette technique et se tourna pleinement vers l’art de la sculpture qu’il avait commencé à expérimenter sur bois pour faire passer le temps pendant que ses assistantes tissaient.
Maillol dira de cette décennie, où il consacra une grande partie de son énergie et son temps à la tapisserie, que ce fut la période la plus heureuse de sa vie.

– Paul Gauguin, « Exposition de la Libre Esthétique », Essais d’Art libre, février-avril 1894, tome V., p.30-34, disponible en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148



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