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Maillol et la tapisserie

Dépasser la peinture par 
la tapisserie : la formation de l’atelier de Banyuls-sur-Mer
 

5 MINUTES

Maillol et la tapisserie

Dépasser la peinture par 
la tapisserie : la formation de l’atelier de Banyuls-sur-Mer
 

5 MINUTES

Dans les années 1890, durant sa formation à l’École des Beaux-Arts de Paris, Aristide Maillol fréquente le Musée du Louvre et le Musée Cluny. Le jeune artiste se destine alors à être peintre, mais il questionne peu à peu le but de la peinture. La contemplation du cycle de tentures de la Dame à la licorne est un véritable choc pour lui et le décide à se consacrer à la tapisserie, afin de donner un souffle nouveau à sa pratique. En effet, cette technique lui apparaît comme une solution à deux problèmes. D’une part, il peut travailler l’insertion de plusieurs figures dans l’espace en réalisant des compositions plus ambitieuses. D’autre part, la tapisserie permet à Maillol une mise à distance de la réalité, car il n’applique plus la couleur au pinceau et la fait ainsi apparaître lentement, point par point, et teinte par teinte.


Maillol commence sa production dans sa région natale, à Banyuls-sur-Mer, durant l’hiver 1893, où il ouvre un petit atelier avec deux ouvrières, deux sœurs, Angélique et Clotilde Narcis. [Ill. 1] Dès l’année suivante, il expose sa première tapisserie au Salon de la Libre Esthétique et Gauguin écrit, à propos de Jeunes filles dans un parc [ill. 2], « qu’on ne saurait trop [la] louer ». Cette œuvre est malheureusement quasi illisible aujourd’hui en raison de son degré d’usure, mais une photographie ancienne permet d’en apprécier ses qualités esthétiques. Maillol y montre six figures féminines intégrées dans un paysage richement orné – alors qu’il se limitait toujours à un ou deux personnages dans ses peintures. Un dessin préparatoire dans un carnet permet de comprendre que le travail rythmique de la ligne arabesque est fondamental pour Maillol [ill. 3]. Maillol ne rompt cependant pas avec la pratique picturale, puisqu’il travaille la composition à partir de croquis et de peintures. La comparaison de la tapisserie, Concert champêtre ou Concert de femmes [ill. 4] avec son carton [ill. 5] permet de voir que Maillol fait de la couleur la matière même de l’œuvre, posée avec onctuosité et une intensité chromatique qui s’atténue dans la version tapissée.

ill 1. Clotilde et Angélique Narcis en costume catalan, c. 1900, fusain 
sur papier marouflé, 100x81 cm, Neuss, Clemens Sels Museum.

ill 2. Jeunes filles dans un parc, 1894, broderie à l’aiguille, 140,3 x 201, 5 cm, photographie ancienne – Fondation Dina Vierny - Musée Maillol

ill 3. Dessin préparatoire pour « Jeunes filles dans un parc », c. 1894, graphite sur papier, page d’un carnet de croquis, Fondation Dina Vierny - Musée Maillol.

ill 4. Concert champêtre ou Concert de femmes, vers 1895, tapisserie, laine, soie, lin et fil d’argent brodés sur lin, 160 x 208 cm, provenance : Princesse Hélène Bibesco. Copenhague, Det Danske Kunstindustriemuseum.

ill 5. Jeunes filles dans un parc, 1894, broderie à l’aiguille, 140,3 x 201, 5 cm, photographie ancienne – Fondation Dina Vierny - Musée Maillol

D’une part, il peut travailler l’insertion de plusieurs figures dans l’espace en réalisant des compositions plus ambitieuses. D’autre part, la tapisserie permet à Maillol une mise à distance de la réalité, car il n’applique plus la couleur au pinceau et la fait ainsi apparaître lentement, point par point, et teinte par teinte.

Aristide Maillol

ill 6. Carton de tapisserie : Fille à la balançoire, 1896, huile sur carton entoilé, 19,5 x 22,7 cm, Fondation Dina Vierny - Musée Maillol

ill 8. Danse de jeunes filles ou Cueilleuse de pommes, c. 1892, 34x30 cm, huile, gouache et traces de mine de plomb sur papier marouflé sur toile, coll. part.

“ Les débuts de Maillol sont ainsi étroitement liés au regard de Rodin sur son art ”

Aristide Maillol

Si le nombre de tapisseries connues de Maillol est actuellement réduit à neuf, il a été conservé un grand nombre de cartons, permettant de se donner une idée de sa volonté d’expérimentation et de la productivité de son atelier. Une cohérence thématique est notable : le sujet de la figure féminine est omniprésent, seule [ill. 6], en groupes oisifs [ill. 7] ou en activité ludique [ill. 8]. Une fois la composition trouvée en peinture, les ouvrières se chargeaient de broder l’œuvre. De cet atelier, on connaît quelques croquis de Maillol et photographies qui nous donnent une idée de son atmosphère studieuse [ill. 9 et ill. 10]. L’artiste et son atelier ne réalisent pas au sens strict des tapisseries, mais des plutôt des broderies au point lancé, dont la technique, d’une grande simplicité, peut être réalisée par des personnes peu expérimentées.

ill 7. Carton de tapisserie, Trois jeunes filles, 1894, huile sur bois, 16,5 x 24 cm, Fondation Dina Vierny - Musée Maillol

ill 9. Femme brodant, c. 1896, sanguine sur papier, 30 x 18.5cm, Amsterdam, Stedelijk Museum

ill 10. L’atelier de tapisserie de Maillol à Banyuls, vers 1895, photographie, Fondation Dina Vierny - Musée Maillol

La tapisserie chez Maillol : entre retour aux sources et nouvel art

La tapisserie chez Maillol : entre retour aux sources et nouvel art

Maillol ambitionne de révolutionner l’art de la tapisserie dès les années 1890 : « J’ai eu l’idée de reconstituer la belle tapisserie ancienne parce que les Gobelins l’ont amenée au dernier degré de la bêtise ».


La tapisserie est en effet au cœur d’une « querelle » à la toute fin du XIXe siècle : les jeunes artistes modernes reprochent à la Manufacture nationale des Gobelins l’artificialité de leurs productions, se contentant de copier des peintures d’histoires. Cela n’est pas suffisant pour Maillol, sensible aux spécificités plastiques de la tapisserie, obéissant à des critères esthétiques différents de ceux de la peinture de chevalet. La tapisserie ne peut se penser selon le principe du mimétisme et du trompe-l’œil, car elle ne doit pas contredire le cadre architectural dans lequel elle s’insère. Aussi, l’art de la tapisserie doit réduire sa palette à quelques tons, supprimer la perspective, présenter les figures en aplats sans effet de volumes et délimiter l’image par une bordure. De même, Maillol est également sensible à l’aspect artisanal de la tapisserie et ne désire plus utiliser de teintures chimiques. Les couleurs chatoyantes dans Le Jardin enchanté [ill.11] sont réalisées avec des pigments naturels, issus de plantes que l’artiste cueille lui-même en parcourant la montagne aux alentours de son atelier. La végétation luxuriante de cette œuvre où se niche un oiseau – rareté dans l’œuvre de Maillol – témoigne d’une inspiration directe de la tapisserie médiévale dite « millefleurs ». La tapisserie l’intéresse tellement qu’il note ses idées et ses intentions sur la tapisserie dans un carnet [ill. 12 et ill. 13] sans doute en vue d’écrire un ouvrage.


Par le souci d’abolir la hiérarchie entre la peinture et les autres arts et le désir de renouveler le langage artistique à travers une esthétique nouvelle, Maillol possède les mêmes aspirations que le groupe des Nabis. C’est même lui qui suscite l’intérêt de ces artistes pour l’art de la tapisserie. Toutefois, il reconnaît volontiers qu’il doit beaucoup à Edouard Vuillard, « le nabi zouave », avec qui il s’est promené au musée de Cluny et qui l’a introduit à ses premiers commanditaires permettant à son activité de tapissier d’être presque viable.

ill 11. Le Jardin enchanté, 1899, tapisserie, laine brodée avec applications de passementerie de fils de métal, de soie et de coton, 196 x 107 cm, Fondation Dina Vierny - Musée Maillol.

ill 12 & 13. Pages issues du carnet « Notes, la Tapisserie », c. 1895, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol, à droite : notes manuscrites ; à gauche : étude pour une figure féminine de Le Jardin enchanté.

Maillol possède les mêmes aspirations que le groupe des Nabis. C’est même lui qui suscite l’intérêt de ces artistes pour l’art de la tapisserie.

Aristide Maillol

Les tapisseries de Maillol : 
une diversité stylistique

ill 14. Les Trois Jeunes Filles – Danseuse à l’écharpe, 1898, tapisserie, laine brodée, 45 x 65 cm, Fondation Dina Vierny - Musée Maillol

Les tapisseries de Maillol : 
une diversité stylistique

C’est en effet à Edouard Vuillard que Maillol doit sa rencontre avec la princesse Hélène Bibesco, qui lui commande le Concert champêtre ou Concert de femmes [ill. 4] Dans cette tapisserie, trois musiciennes distraient une jeune femme appuyée contre un arbre derrière elles. Ce sujet, inspiré des scènes courtoises médiévales, était un choix approprié pour la princesse destinataire de la commande. La tapisserie de Maillol déploie une grande diversité stylistique en seulement une décennie. La Nymphe [ill. 14] présente une forte stylisation, par le fond rouge carmin, sur lequel une guirlande dorée et des paniers fleuris encadrent une figure féminine tenant un foulard, le tout organisé selon un principe de symétrie. La part décorative que prend l’œuvre s’explique par sa fonction d’origine, celle de garnir un siège. Cette disposition des figures et motifs sur un fond uni, que l’on retrouve dans Les Trois Jeunes Filles ou Danseuses à l’écharpe [ill. 15], est le signe d’une attention de l’artiste non seulement à la tapisserie médiévale, mais aussi aux soieries byzantines où le dessin simplifié des formes est au service de l’expressivité de la couleur.

ill 15. Musique pour une princesse qui s’ennuie, c. 1902, tapisserie, laine, soie, lin et fil d’argent brodés sur lin, 163 x 179 cm, provenance : princesse Hélène Bibesco Copenhague, Det Danske Kunstindustrimuseum

ill 16. Musique pour une princesse qui s’ennuie, c. 1902, tapisserie, laine, soie, lin et fil d’argent brodés sur lin, 163 x 179 cm, provenance : princesse Hélène Bibesco Copenhague, Det Danske Kunstindustrimuseum

ill 18. Femme au bain, 1903, haut-relief en plâtre, 93 x 103 cm, Musée d’Orsay (© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Jean Schormans)

ill 19. Maillol devant son métier de tapisserie, c. 1895-1900, photographie, Fondation Dina Vierny - Musée Maillol

“ Les débuts de Maillol sont ainsi étroitement liés au regard de Rodin sur son art ”

Aristide Maillol

ill 17. La Baigneuse ou La Vague, 1899 , tapisserie, broderie à l’aiguille au point lancé, 101 x 92,5 cm, Fondation Dina Vierny - Musée Maillol

Dans ce qui est sans doute sa dernière grande tapisserie, Maillol renouvelle sa conception de la figure dans l’espace. Musique pour une princesse qui s’ennuie [ill. 16] est une autre commande de la princesse Hélène Bibesco. Si le sujet est similaire à celui de Concert champêtre ou Concert de Femme [ill. 4], Maillol confère aux figures un fort sens du volume. Les musiciennes et la princesse présentent une silhouette massive et s’insèrent dans un paysage où le chemin crée un sens de la profondeur. De même, il travaille la pose des tons en contraste afin de donner des impressions d’ombres, ce qui rend l’effet de trois dimensions des corps et objets dans la tapisserie. Dans cette optique, La Vague [ill. 17] présente des connivences avec la production sculptée de Maillol. La solide silhouette de la baigneuse, insérée dans un espace resserré carré, est très proche de sculptures contemporaines [ill. 18]. Les formes pleines de la figure féminine annoncent le canon qui triomphera par la suite dans sa sculpture Méditerranée au Salon d’Automne de 1905.


Au moment où son activité lui permettait quelques bénéfices, et notamment l’achat d’un métier de haute lisse, sur lequel Maillol travaillait avec plaisir [ill. 19], il perdit temporairement la vue de l’œil droit, avec le risque de devenir aveugle. Le médecin lui conseilla d’interrompre le travail pour deux mois, mais Maillol décida d’arrêter définitivement cette technique et se tourna pleinement vers l’art de la sculpture qu’il avait commencé à expérimenter sur bois pour faire passer le temps pendant que ses assistantes tissaient.

Maillol dira de cette décennie, où il consacra une grande partie de son énergie et son temps à la tapisserie, que ce fut la période la plus heureuse de sa vie.

Deux Baigneuses, c. 1895, laine brodée, 90x90 cm, Darmstadt, Hessisches Landesmuseum (© Hessisches Landesmuseum)

Lexique

  • Broderie : Travail d’ornementation exécuté à la main ou à la machine et consistant à passer des fils (de coton, soie, or, argent ou laine) à l’aide d’une aiguille ou d’un crochet sur un tissu marqué d’un dessin.
  • Point lancé : Technique de broderie simple et peu contraignante à mettre en œuvre, qui confère une grande liberté à l’exécutant. Elle consiste à effectuer le point en passant pardessus ou par-dessous plusieurs fils du tissu à la fois.
  • Tapisserie : Ouvrage d’art destiné à la décoration murale, composé de panneaux tissés à la main sur métier avec de la laine, de la soie, de l’or, qui se distingue de la broderie en ce que les tableaux et sujets représentés sont intégrés dans la trame même du tissu.

Bibliographie

– Aristide Maillol, lettre à Guillemot, avant le 10 mai 1893, archive du Musée Maillol.

– Paul Gauguin, « Exposition de la Libre Esthétique », Essais d’Art libre, février-avril 1894, tome V., p.30-34, disponible en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148

– Judith Cladel, Maillol, sa vie, son œuvre, ses idées, Paris, Bernard Grasset, 1937.
– Collectif, Nabis 1888-1900, catalogue de l’exposition, Zürich, Kunsthaus, 28 mai au 15 août 1993, Paris, Galerie nationale du Grand Palais, du 21 septembre au 3 janvier 1993, Paris, Réunion des musées nationaux, 1993
-Isabelle Cahn, les Nabis et le décor, catalogue de l’exposition, Paris, Musée du Luxembourg, du 13 mars au 30 juin 2019, Paris : Musée du Luxembourg et Réunion des musées nationauxGrand Palais, 2019tionale hongroise.
– Antoinette Lenormand-Romain, Ophélie Ferlier-Bouat Aristide Maillol 1861- 1944, la quête de l’harmonie, catalogue de l’exposition, Paris, Musée d’Orsay, 12 avril au 21 août 2022, 
Zürich, Kunthaus, 7 octobre au 22 janvier 2023, Roubaix, La Piscine-Musée d’art et d’industrie André Diligent, 18 février au 21 mai 2023, avec le partenariat exceptionnel de la Fondation 
Dina Vierny – Musée Maillol, Paris, Gallimard, 2022. Portail des collections du Musée Rodin : https://collections.musee-rodin.fr/

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