œuvre Phare
Les années 1900 constituent un tournant dans l’œuvre de Maillol. Non seulement il se détourne de la peinture et de la tapisserie pour se consacrer pleinement à la sculpture, mais aussi des intentions symbolistes et décoratives qui avaient jusque-là primé dans son travail, sous l’influence des Nabis.
La statuette Léda cristallise ce moment charnière et consacre pleinement Maillol comme le premier grand sculpteur moderne du XXème siècle.
5 MINUTES


Les années 1900 constituent un tournant dans l’œuvre de Maillol. Non seulement il se détourne de la peinture et de la tapisserie pour se consacrer pleinement à la sculpture, mais aussi des intentions symbolistes et décoratives qui avaient jusque-là primé dans son travail, sous l’influence des Nabis.
La statuette Léda cristallise ce moment charnière et consacre pleinement Maillol comme le premier grand sculpteur moderne du XXème siècle.
Maillol tire son sujet des Métamorphoses d’Ovide qui narre comment Jupiter s’est transformé en cygne afin de séduire la reine Léda, épouse du roi de Sparte. De cette relation naîtront Hélène et Castor.
Il s’agit d’un sujet relativement courant dans la peinture symboliste et nabi, mais il est plus rare en sculpture et connaît d’ailleurs une origine décorative chez Maillol. Le sommet d’un miroir, daté de 1896, présente ainsi une figure féminine avec un cygne dans le bois sculpté [ill. 1].
Cet ornement trouve son origine dans quelques dessins de Maillol [ill. 2] où il cherche la posture de Léda selon un principe de bas-relief. Si dans le bois sculpté, la figure est allongée, dans certains dessins, la posture assise est déjà méditée
[ill. 3]

ill 2. Page d’un carnet de croquis, en haut « Léda et le cygne », sanguine, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol

ill 4. Catalogue de l’exposition « Aristide Maillol », Galerie Vollard, du 16 au 30 juin 1902, archive de la Fondation Dina Vierny – Musée Maillol


Ce rapport entre les arts décoratifs et les premières statuettes de Maillol autour de 1900 est une donnée essentielle qui s’illustre bien dans l’exposition que lui consacre le marchand Ambroise Vollard en juin 1902. En effet, cette première exposition personnelle présente l’œuvre de Maillol dans toute sa diversité d’alors : fontaine, pendule, marteau de porte, miroir en bois, sculptures en terre cuite ou plâtre, avec des titres descriptifs simples [ill.4]. Seule une œuvre possède un titre interprétatif : « Léda ».
Maillol tire son sujet des Métamorphoses d’Ovide qui narre comment Jupiter s’est transformé en cygne afin de séduire la reine Léda, épouse du roi de Sparte. De cette relation naîtront Hélène et Castor.
Il s’agit d’un sujet relativement courant dans la peinture symboliste et nabi, mais il est plus rare en sculpture et connaît d’ailleurs une origine décorative chez Maillol. Le sommet d’un miroir, daté de 1896, présente ainsi une figure féminine avec un cygne dans le bois sculpté [ill. 1].
Cet ornement trouve son origine dans quelques dessins de Maillol [ill. 2] où il cherche la posture de Léda selon un principe de bas-relief. Si dans le bois sculpté, la figure est allongée, dans certains dessins, la posture assise est déjà méditée [ill. 3]

ill 2. Page d’un carnet de croquis, en haut « Léda et le cygne », sanguine, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol

ill 4. Catalogue de l’exposition « Aristide Maillol », Galerie Vollard, du 16 au 30 juin 1902, archive de la Fondation Dina Vierny – Musée Maillol

ill 1Miroir, 1896, bois sculpté, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol

Ce rapport entre les arts décoratifs et les premières statuettes de Maillol autour de 1900 est une donnée essentielle qui s’illustre bien dans l’exposition que lui consacre le marchand Ambroise Vollard en juin 1902. En effet, cette première exposition personnelle présente l’œuvre de Maillol dans toute sa diversité d’alors : fontaine, pendule, marteau de porte, miroir en bois, sculptures en terre cuite ou plâtre, avec des titres descriptifs simples [ill.4]. Seule une œuvre possède un titre interprétatif : « Léda ».
Avec Léda, Maillol ne dédaigne pas le sujet mythologique, mais en refuse la description factuelle. Dans la même décennie, le sculpteur Jules Desbois, sensible aux innovations de Maillol, en livre une version en plâtre [ill. 5] où la figure féminine est assise sur les ailes du cygne, qui est donc toujours associé. Antoine Bourdelle effectue lui plusieurs dessins sur ce thème [ill. 6] où la présence du cygne demeure également fondamentale, étant l’élément qui permet au spectateur de comprendre le message de l’œuvre.

ill 6. Antoine Bourdelle, Léda allongée, étreinte par le cygne aux ailes déployées, aquarelle sur papier, 50x 39 cm, Paris, Musée Bourdelle | © Paris Musée – Musée Bourdelle

ill 5 Jules Desbois, Léda, avant 1915, plâtre, H. 19 cm, Petit Palais – Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris | © Paris Musée – Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris
Quand il travaille le sujet en ronde-bosse, Maillol décide de supprimer Jupiter incarné dans le cygne, et représente ainsi seulement Léda assise, exprimant par sa seule gestuelle le refus ou l’étonnement. Le seul élément qui puisse éventuellement évoquer le contexte mythologique est le socle rappelant vaguement une colonne antique. La figure féminine en elle-même ne rappelle en rien le canon antique, mais possède la réalité du corps du modèle d’atelier.
Selon ses propres mots, la raison était simplement que « le cygne n’était pas bon, je l’ai enlevé ». Par cet allégement, Maillol confère au geste une nouvelle ampleur dans l’espace, qui devient l’élément porteur du sens de l’œuvre. Maillol opère ainsi un premier pas vers une sculpture qui préfère l’idée et la forme à l’image. De plus, cette simplification iconographique est cohérente avec le répertoire de Maillol. L’animal est en effet absent de sa production sculptée, là où l’artiste préfère réfléchir à la mise en espace de la figure humaine.
Léda apparaît ainsi comme une œuvre de transition, équilibrée entre le souvenir du modèle et une recherche de simplification formelle et constitue peut-être le moment où Maillol entre pleinement en possession de son talent de sculpteur.
Avec Léda, Maillol ne dédaigne pas le sujet mythologique, mais en refuse la description factuelle. Dans la même décennie, le sculpteur Jules Desbois, sensible aux innovations de Maillol, en livre une version en plâtre [ill. 5] où la figure féminine est assise sur les ailes du cygne, qui est donc toujours associé. Antoine Bourdelle effectue lui plusieurs dessins sur ce thème [ill. 6] où la présence du cygne demeure également fondamentale, étant l’élément qui permet au spectateur de comprendre le message de l’œuvre.

ill 6. Antoine Bourdelle, Léda allongée, étreinte par le cygne aux ailes déployées, aquarelle sur papier, 50x 39 cm, Paris, Musée Bourdelle | © Paris Musée – Musée Bourdelle

ill 5 Jules Desbois, Léda, avant 1915, plâtre, H. 19 cm, Petit Palais – Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris | © Paris Musée – Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris
Quand il travaille le sujet en ronde-bosse, Maillol décide de supprimer Jupiter incarné dans le cygne, et représente ainsi seulement Léda assise, exprimant par sa seule gestuelle le refus ou l’étonnement. Le seul élément qui puisse éventuellement évoquer le contexte mythologique est le socle rappelant vaguement une colonne antique. La figure féminine en elle-même ne rappelle en rien le canon antique, mais possède la réalité du corps du modèle d’atelier.
Selon ses propres mots, la raison était simplement que « le cygne n’était pas bon, je l’ai enlevé ». Par cet allégement, Maillol confère au geste une nouvelle ampleur dans l’espace, qui devient l’élément porteur du sens de l’œuvre. Maillol opère ainsi un premier pas vers une sculpture qui préfère l’idée et la forme à l’image. De plus, cette simplification iconographique est cohérente avec le répertoire de Maillol. L’animal est en effet absent de sa production sculptée, là où l’artiste préfère réfléchir à la mise en espace de la figure humaine.
Léda apparaît ainsi comme une œuvre de transition, équilibrée entre le souvenir du modèle et une recherche de simplification formelle et constitue peut-être le moment où Maillol entre pleinement en possession de son talent de sculpteur.
Exposée à deux reprises en 1902, en mai à la galerie Bernheim-Jeune et en juin à la galerie Vollard, Léda fut particulièrement appréciée dans le cénacle de collectionneurs et amis artistes de Maillol. Un succès que reflète en partie l’intuition commerciale de Vollard, qui commanda un grand nombre d’éditions en bronze de la sculpture, avec un déclin de la qualité que Maillol n’accepta pas. Par la suite, l’artiste reprit donc le contrôle sur la qualité des épreuves en bronze [ill. 7]. C’est en tout cas par le marchand Vollard que le critique d’art Octave Mirbeau acquit son exemplaire de la Léda [ill. 8].

ill 8. Léda, 1901-1902, bronze, H. 28,4 cm, Wintherhur, Musée Oskar Reinhart « Am Römerholz », ancienne collection Octave Mirbeau | © Oskar Reinhart « Am Römerholz »

ill 7. Léda, c. 1900, bronze, H. 29 cm, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol
Mirbeau entame ainsi une correspondance avec Maillol et le complimente : « J’ai sur mon bureau votre Léda, un exemplaire en bronze. Je ne cesse de lui parler, de la prendre dans ma main, de la caresser… Et j’ai une sensation exquise. Je l’ai dans la main, je ferme les yeux et je promène ma main sur toute sa surface et sur tout son contour… Vous ne pouvez savoir quelle impression de vie, quelle chaleur de chair, elle me donne… ». Plus tard, dans son article majeur de 1905 sur Aristide Maillol, il rapporte un rare témoignage de Rodin : « Maillol est un sculpteur aussi grand que les plus grands… Il y a là, voyez-vous, dans ce petit bronze, de l’exemple pour tout le monde ; aussi bien pour les vieux maîtres que pour les jeunes débutants… Je suis heureux de l’avoir vu… Si le mot génie, improprement appliqué à tant de gens, aujourd’hui a encore un sens, c’est bien ici… Oui, Maillol a le génie de la sculpture…[…] Et précisément, ce qu’il y a d’admirable, en Maillol, ce qu’il y a, pourrais-je dire, d’éternel, c’est la pureté, la clarté, la limpidité de son métier et de sa pensée […] je suis tranquille pour l’avenir d’un tel homme… ».
Edouard Vuillard, ami de Maillol, affiche également à sa manière son amour pour cette statuette. Maillol lui en offrit un exemplaire en plâtre qu’il mettra en scène dans de nombreux tableaux [ill. 9, ill. 10] où la blancheur de la statuette rehausse les couleurs éclatantes des fleurs.
Exposée à deux reprises en 1902, en mai à la galerie Bernheim-Jeune et en juin à la galerie Vollard, Léda fut particulièrement appréciée dans le cénacle de collectionneurs et amis artistes de Maillol. Un succès que reflète en partie l’intuition commerciale de Vollard, qui commanda un grand nombre d’éditions en bronze de la sculpture, avec un déclin de la qualité que Maillol n’accepta pas. Par la suite, l’artiste reprit donc le contrôle sur la qualité des épreuves en bronze [ill. 7]. C’est en tout cas par le marchand Vollard que le critique d’art Octave Mirbeau acquit son exemplaire de la Léda [ill. 8].

ill 8. Léda, 1901-1902, bronze, H. 28,4 cm, Wintherhur, Musée Oskar Reinhart « Am Römerholz », ancienne collection Octave Mirbeau | © Oskar Reinhart « Am Römerholz »

ill 7. Léda, c. 1900, bronze, H. 29 cm, Fondation Dina Vierny – Musée Maillol
Mirbeau entame ainsi une correspondance avec Maillol et le complimente : « J’ai sur mon bureau votre Léda, un exemplaire en bronze. Je ne cesse de lui parler, de la prendre dans ma main, de la caresser… Et j’ai une sensation exquise. Je l’ai dans la main, je ferme les yeux et je promène ma main sur toute sa surface et sur tout son contour… Vous ne pouvez savoir quelle impression de vie, quelle chaleur de chair, elle me donne… ». Plus tard, dans son article majeur de 1905 sur Aristide Maillol, il rapporte un rare témoignage de Rodin : « Maillol est un sculpteur aussi grand que les plus grands… Il y a là, voyez-vous, dans ce petit bronze, de l’exemple pour tout le monde ; aussi bien pour les vieux maîtres que pour les jeunes débutants… Je suis heureux de l’avoir vu… Si le mot génie, improprement appliqué à tant de gens, aujourd’hui a encore un sens, c’est bien ici… Oui, Maillol a le génie de la sculpture…[…] Et précisément, ce qu’il y a d’admirable, en Maillol, ce qu’il y a, pourrais-je dire, d’éternel, c’est la pureté, la clarté, la limpidité de son métier et de sa pensée […] je suis tranquille pour l’avenir d’un tel homme… ».
Edouard Vuillard, ami de Maillol, affiche également à sa manière son amour pour cette statuette. Maillol lui en offrit un exemplaire en plâtre qu’il mettra en scène dans de nombreux tableaux [ill. 9, ill. 10] où la blancheur de la statuette rehausse les couleurs éclatantes des fleurs.

ill 9.Edouard Vuillard, Nature morte avec Léda, c. 1902, huile sur carton, 60×79,5 cm, Aerdenhout, April in Paris Fine Arts | © April in Paris Fine Arts
Léda ouvre donc une glorieuse décennie pour le nouveau sculpteur âgé de trente-neuf ans, enfin touché par le succès et la reconnaissance, qui culmine avec la « commande des Saisons » par le collectionneur Morozov.
Au crépuscule de sa vie, Maillol feuillette l’album que lui a consacré John Rewald aux éditions Hypérion, avec Henri Frère. Celui-ci a noté un des rares compliments que l’artiste s’est autorisé sur son art, et qui notamment porte sur sa Léda : « Voilà une des meilleures [sculptures] que j’ai faites. Elle est construite de partout. Quand on la tient en l’air, comme cela, ça fait une architecture complète ».

ill 10. Edouard Vuillard, Fleurs avec Léda, c.1900-1902, huile sur carton, 49,7 x 43,7 cm, Philadelphie, Museum of Art | © Philadelphia Museum of Art

ill 9.Edouard Vuillard, Nature morte avec Léda, c. 1902, huile sur carton, 60×79,5 cm, Aerdenhout, April in Paris Fine Arts | © April in Paris Fine Arts
Léda ouvre donc une glorieuse décennie pour le nouveau sculpteur âgé de trente-neuf ans, enfin touché par le succès et la reconnaissance, qui culmine avec la « commande des Saisons » par le collectionneur Morozov.
Au crépuscule de sa vie, Maillol feuillette l’album que lui a consacré John Rewald aux éditions Hypérion, avec Henri Frère. Celui-ci a noté un des rares compliments que l’artiste s’est autorisé sur son art, et qui notamment porte sur sa Léda : « Voilà une des meilleures [sculptures] que j’ai faites. Elle est construite de partout. Quand on la tient en l’air, comme cela, ça fait une architecture complète ».

ill 10. Edouard Vuillard, Fleurs avec Léda, c.1900-1902, huile sur carton, 49,7 x 43,7 cm, Philadelphie, Museum of Art | © Philadelphia Museum of Art
“La nudité s’impose très vite dans la conception du motif, et l’on voit entre les différentes études le travail de dépersonnalisation et d’abstraction de la figure.”
Auguste rodin
“La nudité s’impose très vite dans la conception du motif, et l’on voit entre les différentes études le travail de dépersonnalisation et d’abstraction de la figure.”
Auguste rodin
Musée Maillol, 2021
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